Moeraske - Première partie (2)
Ce matin, j’ai décidé d’y retourner.
J’ai attendu longtemps, mais je dois revoir les lieux, pour me persuader que tout cela n’était pas un mauvais rêve.
Je descend à pied vers St Vincent. L’église romane ronronne sous le soleil, l’air satisfait.
J’emprunte un sentier étroit qui court derrière les habitations.
J’arrive au Clos du Château d’Eau….
C’est ici.
Je reconnais l’alignement de maisons, des constructions récentes, sans caractère. Certaines étaient encore en chantier, à l’époque. Le rond-point au bout, le parking où j’avais garé la voiture. Rien n’a changé. Il n’y a pas âme qui vive, comme cette nuit-là.
Je continue sur le sentier, et je finis par trouver le trou dans la clôture. Il n’a toujours pas été réparé, depuis tout ce temps-là.
Derrière les fils verts, on voit le talus qui dévale vers les voies de chemin de fer. On entend au loin les bruits lugubres de la gare de formation, à Schaerbeek. Cela m’avait fichu la trouille, quand j’examinais la descente, éclairée par ma lampe de poche. Une lampe rouge, munie d’une manivelle pour recharger la batterie. Je devais l’actionner régulièrement, et ce bruit acide de dynamo résonnait dans le clair-obscur. Je me souviens. Je me souviens de tout.
La soirée s’était passée comme toujours: moi qui buvais du mauvais vin blanc, elle qui regardait une bêtise à la télé. Je ne saurais dire à quel sujet la discussion s’était envenimée. On s’énervait pour des queues de cerises, la plupart du temps. On avait tous les deux les nerfs à vif, à cette époque. L’alcool aidant, le ton était monté très vite.
J’étais excédé. Je me sentais terriblement seul, incompris, rejeté. Elle ne me comprenait plus. Je n’étais plus l’homme qu’elle avait aimé. On peut résumer ça comme ça.
On se jetait des mots à la figure, les premiers qui nous venaient à l’esprit. Des mots durs. Des mots de dépit. Des mots qui font mal.
A un moment, je me suis levé. Je voulais aller me réfugier dans le capharnaüm qui me servait de bureau, au premier étage. Je n’en pouvais plus.
Elle m’a suivi jusque dans l’escalier en colimaçon, les yeux rouges de larmes. Elle continuait à crier. Je me suis retourné, pour la supplier d’arrêter, de me ficher la paix.
J’ai du faire un mouvement vers elle. Je suis certain que je ne voulais pas la frapper. Je n’ai jamais posé la main sur elle. Elle a peut-être vu quelque chose dans mon regard; une lueur sombre, une fenêtre vers la noirceur de mon coeur. Elle est partie en arrière, comme ça, tout d’un coup. J’ai essayé de la rattraper, en vain. Je l’ai regardée tomber, comme un ralenti à la télé. J’ai vu son visage changer, devenir celui d’un enfant qui a peur.
Il y a eu un bruit étrange quand sa tête a heurté le sol.
Je suis resté un moment planté sur l’escalier, les bras ballants. Elle était étalée par terre, ses yeux me fixaient… J’ai attendu qu’elle bouge.
Elle n’a pas bougé.
J’ai passé une heure à fumer des cigarettes dans le canapé.
J’avais éteint toutes les lumières, à part la veilleuse près du cendrier. Je ne voulais pas la voir, étendue… En plus, j’étais certain qu’au moins un des chat s’était couché sur elle.
Je n’ai plus touché au vin blanc. J’étais complètement dessaoulé.
Un instant, elle était mon amour déboussolée, l’instant d’après une poupée de porcelaine couchée au pied de l’escalier.
Petit à petit, j’ai senti l’angoisse monter.
Qu’est-ce que j’allais devenir sans elle?
Comment expliquer ça aux Autres?
L’esprit totalement obscurci par l’énormité de la chose, j’ai fini par décider de faire une connerie. Une énorme connerie.
Elle était en dépression, depuis des années. Si je disais qu’elle était partie, après une ènième engueulade, ça ne surprendrait personne. Je me disais que j’arriverais à survivre avec une femme disparue, pas une morte.
J’ai emballé son corps dans un plaid douillet, le plus chaud de la maison. J’ai amené sa voiture devant la maison, et je l’ai posée délicatement sur le siège arrière. Il était deux heures du matin, pas un chat en vue. Curieusement, je me suis dit que j’aurais certainement mal au dos plus tard….
J’ai commencé à rouler dans la nuit.
Où aller?
Dans la précipitation, je n’avais rien emporté, à part une lampe. Pas d’outils, pour l’enterrer. Et l’enterrer où?
Par automatisme, j’avais fini par prendre la route vers Evere. C’est là que j’ai eu la Lumineuse Idée…


Commentaires
Enregistrer un commentaire