Nada real (5)

Winston fume un énorme cigare, assis dans un fauteuil recouvert de velours vert.
Les volutes de fumée dansent autour de son visage de bulldog anglais, où pétillent des yeux malicieux. Il me toise, semblant soupeser intérieurement le poids de mon âme.
Serait-ce lui qui garde les portes du paradis? Faut-il satisfaire à son examen pour aller de l’avant? 

- Qu’attends-tu, fils?
Je suis surpris par la douceur de sa voix…. 
- Je.. je ne sais pas trop. Qu’elle rentre, je suppose.
- Ta femme? La Mariée Morte? Pourquoi reviendrait-elle?
- C’est chez elle, ici. Elle doit savoir que je l’attends...
- Toi? Le gars qui l’a balancée dans l’escalier? Elle doit être en train de courir dans la direction opposée.
- Je ne l’ai pas touchée, c’était un accident.
- Si tu le dis… Et si elle ne revient pas?
- Je ne sais pas..
- Tu ne sais pas grand-chose, fils. Tu improvises. Très mauvais, ça, l’improvisation.
Ce n’est pas avec de l’indécision qu’on gagne une guerre, tu peux m’en croire. Et ce n’est pas en fumant des cigarettes non plus; prends un cigare. Un Cubain et un Johnny Walker, ça aide à réfléchir.
- Non merci..
- A ton aise. Cette guerre-ci, elle m’a l’air bien mal engagée. Des morts qui ressuscitent, ça rend le combat difficile à gérer. Tu les tues, ils se relèvent. On finirait par se décourager…
- Je n’ai tué personne. Ce n’est pas une guerre, c’est une crise de couple.
- Pareil. Quand il y a des cadavres et des gens qui veulent s’en débarrasser, on ne peut pas appeler ça une prise de bec entre amoureux.
- Vous feriez quoi, vous?
- Ah, enfin, tu y viens. Que ferait ce bon vieux Churchill, hein? Je vais te le dire: rien. Mais intelligemment, pas en amateur, comme toi. Et pas trop longtemps, non plus. Disons… deux jours. Le temps de voir. Et puis..
- Et puis quoi?
- Le Blitzkrieg, la Marne: on déclenche les opérations - police, amis, famille. Elle a disparu dans la nuit suite à une dispute, au secours, à l’aide, je suis désespéré. Mais tout d’abord, tu dois cacher son sac à main. Une femme qui fugue sans sa sacoche de bonne femme, c’est très suspect.
- Et son téléphone? Et la voiture?
- Tu les gardes; elle est partie sans téléphone, et quelqu’un est venu la chercher. Parce qu’il y a quelqu’un, bien sûr...
- Je… je ne sais pas.
- Evidemment, tu ne sais pas. Comme tous les hommes. Mais les policiers, eux, penseront à ça immédiatement. Et ça va les calmer un bout de temps...
- Mais où est-elle?
- Je suis Lord, fils, pas devin. Je ne sais que ce que tu as dans ta propre caboche. On peut se dire qu’elle n’a pas compris ce que tu étais sur le point de lui faire, sinon la maison grouillerait déjà de Bobbies, et le Yard serait sur ton dos. Ca, c’est bon pour toi. Pour le reste… advienne que pourra. Et puis, il y a des choses plus importantes à régler, fils: il y a un vent du Nord qui se lève...

Le Gros saute à pattes jointes sur mon dos. Je m’extirpe immédiatement de ce rêve étrange, un filet de salive à la commissure des lèvres. Il fait jour. Je passe une main dans mes cheveux. J’ai dormi habillé sur le canapé.
Je me fais du café.

Il y aurait quelqu’un? Qu’est-ce qu’elle raconte, cette vieille baderne alcoolique? Cela dit, son plan m’a l’air infaillible. Une femme qui disparaît, le mari inquiet, les flics goguenards… Banal, mais béton.

Je passe sous la douche, histoire de laver les scories de cette nuit de cauchemar. Puis je nourris les fauves.

A la radio, on ne parle que de missiles, de grèves, d’émeutes; je coupe le son.
Winston a dit vrai, il y a un vent du Nord qui se lève…


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