Moeraske - Deuxième partie (3)
Dans le bas d’Evere, le long des voies ferrées, s’étale une étroite bande de terrain boisé. C’est une zone naturelle protégée, qui est traversée par un ruisseau, le Kerkebeek. Certaines parcelles sont sous eau, d’où son nom, Moeraske, petit marécage.
On y accède, entre autres, par le parc du Bon Pasteur, près de l’Eglise St Vincent.
Au bout du Clos du Château d’Eau serpente le Sentier de la Renarde, qui longe la clôture protégeant l’accès du Moeraske.
C’est là que je vins me garer, au milieu des maisons en construction. Il était pas loin de 3h, l’endroit était désert et mal éclairé.
Je restai de longues minutes les mains sur le volant, le moteur éteint.
C’était une idée à la con. Je le savais.
Il aurait été plus simple de dire la vérité. Elle est tombée. Je n’ai rien pu faire. C’est un accident.
Mais j’aurais l’air de quoi? Un mari ivre qui débarque au poste pour déballer une histoire toute simple. Trop simple.
Couple en dérive. Disputes. Alcool. Un accident? Mouais…
Avec ma barbe de cinq jours et mon haleine qui empestait le vin blanc, j’avais la parfaite tronche du mec violent. Qui s’est un peu énervé.
Non, finalement, je vivrais bien mieux avec une femme suicidée. Veuf, mais digne.
Toute la sympathie du monde; pauvre gars, quel malheur, qui l’aurait cru? C’est encore un coup des médicaments, faut arrêter ces crasses!!
Il ne restait plus qu’à la suicider….
Il fallait d’abord que j’aille reconnaître le terrain. Avant de trimballer un cadavre emmitouflé dans une couverture, vérifier si le plan pouvait fonctionner.
Je suis sorti de la voiture, muni de ma lampe de poche ridicule.
Quelques marches depuis le parking pour rejoindre le sentier, je prends à droite. Il fait trop noir. Je ne vais jamais trouver.
Je marche pendant un moment qui me paraît très long. J’arrive Rue Ranson: shit, j’ai dû dépasser l’endroit! Je fais demi-tour en maugréant. C’est vraiment une idée à la con…
Je mouline la dynamo de la lampe; je suis certain qu’il y a un passage, quelque part.
Je marche encore, la sueur au front. Je suis fatigué, tellement fatigué… Et là, bam! Le trou.
Le trou dans la clôture. Je passe la tête pour examiner le lieu: à quelques centimètres de moi, le bord d’une pente escarpée qui mène directement à quelques mètres des voies.
Je respire un peu mieux, mais mes jambes tremblent. Je pose mon front moite sur le piquet vert pour reprendre mes esprits…
La suite va être pénible: aller chercher le corps dans la voiture, le traîner sur plus de 50 mètres, le passer à travers l’ouverture, le pousser au-dessus du bord… Après la gravité fera le reste.
Descendre le talus sans me tordre le cou. Ou me casser une jambe. J’aurais l’air fin. Récupérer le paquet, l’amener près des rails. Déballer, poser sa tête sur la voie ferrée.
Reprendre la couverture, remonter le talus sans anicroches (j’espère, voir plus haut), disparaître de là en laissant la voiture… Ne pas oublier de mettre les clés de la bagnole dans sa poche.
Me débarrasser de la couverture. Rentrer chez moi à pieds - j’en ai pour 45 minutes, c’est tout plat.
Simple comme bonjour.
Je redoute le moment où je vais la disposer sur les voies. Ca ne faisait pas partie du deal, un truc pareil. Le meilleur, le pire, oui, mais çà?
Je reprends le sentier en sens inverse. Clos du Château d’eau. La voiture.
La portière arrière est ouverte… J’étais certain de l’avoir fermée. Je cours…
Le siège est vide.



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