Moeraske - Troisième partie (4)
Je m’assied dans la voiture, sur le siège arrière déserté.
J’ai une boule au ventre, et mon cerveau refuse totalement de coopérer.
Respire. Pense.
Pense.
Au bout d’un moment, je récupère le contrôle, un tant soit peu.
Il n’y a pas 100.000 possibilités…
Elle n’était pas morte, s’est réveillée et est partie. La couverture est encore là.
Où est-elle? Est-elle aller sonner chez quelqu’un? Je ne vois aucune lumière allumée…
Elle est à pied, elle n’a pas pu aller loin. Je devrais rouler pour la ratrapper, lui expliquer…
Ou alors… quelqu’un est passé, l’a vue et l’a prise. Morte ou vivante.
Je me glisse sur le siège du conducteur et je mets le moteur en marche.
Il faut la chercher.
Je remonte la ruelle, j’arrive Rue de Verdun; à droite, vers St Vincent, ou à gauche vers Haren? Elle n’a aucun sens de l’orientation, et elle doit être confuse…
Moi, je prendrais à droite, pour retourner vers la ville.
Mais elle? de toutes façons, la rue est en sens unique, donc je prends vers l’église.
Je roule. Longtemps. Je prends les rues un peu au hasard.
Va-t-elle essayer de rejoindre la maison de mes parents? Je doute qu’elle se rende compte qu’elle est à quelques centaines de mètres. Non, elle doit marcher au hasard.
Elle doit avoir froid. Elle ne porte pas de manteau.
Pas un seul café ouvert, dans ce bled. Pas de night-shop. Rien.
Reste calme. Pense.
Je suis un homme de peu de foi; surtout, je ne crois pas en moi-même.
Et les derniers temps, le dieu auquel je ne crois pas avait décidé de tester ma confiance dans le genre humain...
Tout le monde semblait me tourner le dos. Ma femme, bien sûr, mais aussi mes collègues, ma famille.. Persona non grata.
J’avais beaucoup merdé. Et personne ne semblait prêt à me pardonner.
J’étais défini uniquement par mes erreurs, mes errements, mes faiblesses. Nul ne semblait prêt à se souvenir de ce que j’avais donné, mes lacunes semblaient masquer ce qu’il pourrait y avoir de bon en moi.
Lorsqu’on ne s’aime pas beaucoup, être rejeté et stigmatisé est à la fois une confirmation de ce que l’on pense, et la réalisation de son pire cauchemar.
Il ne me faut pas grand-chose pour me sentir inutile, insignifiant. Alors, là…
Sa disparition, sa résurrection, me laissait seul face à toutes mes peurs et mes doutes.
Se faire plaquer par un cadavre, il n’y a qu’à moi que ça arrive.
Même morte, elle m’abandonnait…
Je ne sais pas combien de temps j’ai tourné en rond comme ça.
Finalement, fatigué, je suis rentré à la maison.
Seul.
Les chats sont venus se frotter à tour de rôle à mes jambes; toujours là pour bouffer, ceux-là. Je leur ouvre quelques boîtes, pour avoir la paix.
Cinq chats… cinq. Les mâles sont cools, mais les femelles sont des rosses. Elles ne se supportent pas. Il faut régulièrement les séparer quand elles se lancent dans une partie de catch sauvage, accompagnée de cris stridents qui vrillent le cerveau.
Sans compter le nombre incalculable de fois où il faut se lever de son siège pour faire sortir l’une, laisser entrer l’autre… Cinq chats, ça vous fait des abdos en béton, à force de s’extirper du fauteuil.
Les horloges des pièces en enfilade tournent, envoyant chacune à leur tour un tic qui résonne dans la pénombre.
Assis dans le canapé, la cigarette fumante à la main, j’attends.



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